14 avril 1943,
Roadstead 57, Pointe Saint-Mathieu, vers 16h15

La perte d'un destroyer et d'un caboteur lors de l'attaque du convoi côtier P.W. 323 par des vedettes lance-torpilles allemandes est un coup dur pour la Royal Navy qui veut riposter au plus vite. Aussi, lorsque le renseignement naval annonce que les agresseurs pourraient avoir trouvé refuge dans l'Aber-Vrac'h, l'Amirauté demande au No. 10 Group du Fighter Command de monter une expédition punitive.

Désignée Roadstead 57, elle va mobiliser trois escadrons de Spitfire V pour protéger une force de frappe constituée par cinq chasseurs-bombardiers bimoteurs Whirlwind que le No. 263 Squadron de Warmwell a détachés sur l'aérodrome de Predannack. L'escorte rapprochée sera assurée par le No. 65 Squadron basé à Perranporth et l'escadre tchèque d'Exeter – Nos. 310 et 312 (Czech) Squadrons – croisera au large de Morlaix afin de parer à toute intervention de la chasse ennemie au retour des appareils.

En début d'après-midi, la météo est agréable. Les premiers à prendre l'air sont les 12 Spitfire VB et VC du No. 65 Squadron. Quelques minutes suffisent pour rejoindre Predannack où les attendent les Whirlibombers[1] du 263 et, à 15h30, le dispositif met le cap sur la Bretagne. La traversée de la Manche au ras de l'eau se déroule sans incident, mais en vue de la côte une erreur de navigation fourvoie les avions vers la mer d'Iroise, à l'opposé de l'Aber-Vrac'h. Le leader de la formation, le Flying Officer P. Harvey, n'a pas le temps de réagir ; devant la pointe Saint-Mathieu, un navire apparaît, que les pilotes identifient comme une drague de 1000 tonneaux. Les chasseurs-bombardiers l'attaquent aussitôt à la bombe et au canon. Touché par de multiples obus de 20 mm et par deux projectiles de 250 livres (125 kg), le petit bâtiment est très vite la proie des flammes. A leur retour, les aviateurs revendiqueront sa destruction.

En fait de drague, il s'agit du baliseur français Emile Allard qui rentrait à Brest après une sortie destinée à l'entretien de la signalisation du chenal du Four[2]. S'il fut, en d'autres occasions, requis au profit de la Kriegsmarine, son activité ce jour-là est d'une nature indéniablement civile. L'équipage de 14 marins, commandé par le capitaine Marcel Le Cornec, s'abrite tant bien que mal pendant l'assaut des avions, mais il n'y a pas de miracle. Le second mécanicien Demazière et le graisseur Durand disparaissent dans la salle des machines qu'une bombe a transformée en brasier. On relève aussi deux blessés, dont le graisseur Schnorr qui décédera à son arrivée à l'hôpital de Brest.

Laissant derrière eux l'Emile Allard en feu, les Whirlibombers se dirigent vers trois chalutiers armés, près de la pointe du Toulinguet. Les tirs de Flak ne les empêchent pas de bombarder deux d'entre eux, ni de canonner le troisième. Sans s'attarder à observer les résultats, la formation vire au-dessus de la presqu'île de Camaret. Deux pilotes du No. 65 Squadron voient alors un gros monomoteur de transport Junkers W 34 qui vole en direction du sud à 500 pieds (150 m) d'altitude. Au même moment, ils repèrent deux Fw 190 à 1000 pieds (300 m) en train de manœuvrer pour se placer dans leurs six heures. Le Pilot Officer J. A. Long règle rapidement le sort du Junkers et, heureusement, les Focke-Wulf entraperçus ne réapparaissent pas. Avant de retrouver la mer, un des Whirlwind croise un autre Ju W 34 et lui décoche une rafale qui n'a pas d'effet. Un pilote de Spitfire mitraille un poste de Flak dont il pense avoir mis les servants hors de combat. Quelqu'un note encore trois navires de 1000 tonneaux navigant, cap au sud, depuis la pointe du Toulinguet. Sur la Manche, lorsque retombe l'excitation du combat, on réalise que le Whirlwind P7010 du Sergeant J. Macaulay manque à l'appel.

Entre 25 et 40 miles (40 à 65 km) devant Morlaix, 17 Spitfire VB et VC partis d'Exeter à 15h25 ont patrouillé dans un ciel vide pendant quelques dizaines de minutes. Le contrôle au sol a maintenant la certitude que les Whirlibombers et leur escorte sont hors d'atteinte et il rappelle les pilotes tchèques. L'ensemble des appareils regagnent leur base aux environs de 17h05-17h25. Vers 18 heures, l'épave de l'Emile Allard, toujours en flammes au pied d'une large colonne de fumée noire, s'enfonce sous les flots.

Au No. 263 Squadron, on veut croire que John Macaulay a pu se poser quelque part en Bretagne. Cet espoir sera vain ; il reste à ce jour porté disparu et son nom est gravé sur le panneau 157 du Runnymede Memorial.

Les archives de la Luftwaffe sont peu fournies sur les combats du 14 avril autour de Camaret. On y apprend néanmoins qu'un Whirlwind a été revendiqué à 16h26, 40 km à l'ouest de Brest, par le Leutnant Wilhelm Godt de la 8./J.G. 2[3]. Equipée de chasseurs Focke-Wulf, cette escadrille stationne alors sur l'aérodrome de Brest-Guipavas et elle perd dans l'affaire le Feldwebel Rudolf Eisele abattu et tué sur le Fw 190 A-5 W.Nr. 2634, victime de sa propre Flak. La liste des morts n'est pas close sans les trois hommes de l'équipage du Ju W 34 W.Nr. 2751 du Ld.Abt. 4[4] : Unteroffizier Richard Steffens (pilote), Obergefreiter Hans Szczepaniak (radio) et Unteroffizier Ferdinand Mählmann (mécanicien). Il apparaît enfin qu'un des trois bâtiments attaqués près du Toulinguet dépendait de l'aviation ; selon le décompte de la Luftwaffe, 8 canonniers de Flak appartenant au Flugsicherungsshiff[5] Immelmann furent en effet blessés ce jour-là en baie de Camaret.

Tout bien considéré, le bilan est lourd pour une action de guerre qui n'aura qu'un impact négligeable.

JT, 12/9/15

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Sources
  • Mémoires englouties Tome 1, Bruno Jonin & Paul Marec, ASEB, 1995, p66-77.
  • Fighter Command War Diaries Part 3, John Foreman, Air Research, 2001, p299 & 300.
  • RAF Fighter Command Losses of the Second World War – Vol. 2 Operational Losses : Aircraft and Crews 1942-1943, Norman L. R. Franks, Midland Publishing, 1998, p92.
  • RAF Fighter Command Victory Claims of World War Two – Part Two : 1 January 1941 – 30 June 1943, John Foreman, Red Kite, 2005, p233.
  • Fighter Command – Report on Active Operations – Sunrise to Sunset, 14th April, 1943, TNA AIR 24/577.
  • O.R.B., No. 10 Group, TNA AIR 25/182.
  • Flugzeugunfälle und Verluste bei den Verbänden, 3.4.43 – 2.5.43, BA-MA RL 2 III/1188.
  • Flugzeugunfälle bei Schulen und sonstigen Dienststellen, 15.3.43 – 30.6.43, BA-MA RL 2 III/775.
  • Sites web :

 

 

[1] Contraction de "Whirlwind bombers".

[2] Les balises lumineuses fonctionnent sur des bouteilles de gaz dont l'Emile Allard emporte une provision. Leur présence à bord explique l'incendie violent qui ravage le navire. Il faut également savoir que les baliseurs disposent d'une imposante grue sur leur plage avant, caractéristique qui a fait confondre l'Emile Allard avec une drague.

[3] 8e escadrille (8. Staffel) de la 2e escadre de chasse (Jagdgeschwader 2).

[4] Luftdienst-Abteilung 4 : 4e détachement de service aérien.

[5] Tender d'aviation.